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22.05.2011

The road

Inlassablement nous retournons sur nos pas, nos pas anciens, presque effacés et dont il ne reste plus qu’une trace. Comme des criminels sur les lieux de crimes déjà presque oubliés. Quand on se croise, on se salue timidement, on ne se parle pas évidemment, mais on se lance des regards lourds de sous-entendus. Qu’est ce qu’il reste de ces moments d’autrefois, qu’est ce qu’il reste des extases et des paroles échangées. Tu n’as pas beaucoup chnagé finalement, moi un peu plus j’en ai peur. Tu n’as pas l’air heureux, tu bois beaucoup, toujours. Les choses auraient bien pu se passer autrement pour nous deux, à quoi est-ce que cela tient ? A un coup de fil que je n’ai pas passé, à un texto que tu n’as pas retourné, à rien en fait, c’est ça la vie, l’accumulation de ces riens qui jalonnent le chemin et nous éloignent de certains pour nous jetter dans les bras d’autres, ou de personne. 

11.04.2011

L’envie

Je rentre de vacances, l’ « Île » de nouveau, je ne crois pas que j’y retournerai de sitôt ; j’ai plutôt des envies de Canada, depuis le temps que je me promets d’y aller, il serait peut-être temps de se décider, en juin si c’est possible, en septembre sinon.

Il fait soleil et c’est bien comme retour, la végétation a proliféré en une seule semaine, c’en est surprenant, partout cette profusion de vert tendre.

Il fait beau et de nouveau l’envie est revenue. Des films à voir, ou à revoir ; des livres à lire ; des amis avec qui passer du temps, ceux qu’il faut retrouver aussi ; j’aimerais redormir toute une nuit avec quelqu’un, tout contre quelqu’un, j’ai besoin de toucher quelqu’un sans que ce soit forcément sexuel, sans que ce soit un malentendu.

Il faut vivre aussi pleinement que possible. Rien d’autre. Je ne sais pas si je serai heureux mais je vais essayer !

13.09.2010

Rentrée

J’ai terminé le dernier livre d’Ann Scott dans le train en rentrant à Bruxelles, dehors il pleuvait doucement. Du livre, je ne sais pas vraiment que penser. J’ai dormi dans la chambre d’une petite fille la nuit dernière, ses parents m’y ont aménagé une couche de fortune juste à côté de son lit-cage aux barreaux de bois blanc, la petite fille dormait chez sa grand-mère. Dans la chambre, il y avait des poupées, des ours en peluche, des mobiles pendus aux murs et l’odeur douceâtre de l’enfance. J’ai eu un peu de mal à m’endormir même s’il était tard et que j’étais passablement éméché quand je me suis couché. Il y avait aussi ce mariage hier, en chemin j’ai eu peur de m’y ennuyer trop, de ne pas pouvoir supporter cet ennui, de ne pas être à ma place ; j’ai bu beaucoup de champagne, assez mal mangé et un peu dansé ; au delà de ces faits je ne sais pas quoi penser, c’est comme pour le livre, aujourd’hui je me sens incapable de juger quoi que ce soit. J’ai été content de voir la mariée danser dans sa robe de princesse, elle semblait heureuse, et par réverbération j’ai été aussi heureux un moment, c’est tout. Je rentre sous la pluie pour me rendre directement à des amusements d’un autre genre ; cela n’a rien à voir, ce sont des moments de vie accolés les uns aux autres, et ce collage baroque il paraît que c’est ma vie même si je ne m’y reconnais pas trop, je suis aussi étranger à la noce, à la chambre de la petite fille qu’aux parties fines.

 

09.06.2010

Etat des lieux

Il y a ce que l’on peut espérer changer et ce que l’on doit bien accepter. Il faut parfois se résoudre à certaines choses, travers ou aspects, et pour dérangeants qu’ils soient, les intégrer à l’expérience, en sourire si c’est possible, c’est encore mieux.

D’une manière générale, on peut apprécier ou non l’époque dans laquelle on vit, ses standards, prescriptions et modèles imposés, le courant de pensée dominant ; tout cela est critiquable, ou non. Mais, quoi qu’on en pense, quoi qu’on en dise, il serait vain de s’opposer frontalement au cours des flots, l’individu ne fait jamais le poids contre la multitude, c’est un combat que l’on ne peut que perdre, que tous ceux qui l’ont livré ont perdu, on peut juste essayer de trouver la niche  la plus confortable possible et s’y installer.

 

28.05.2010

Couper, dit-il

Les soirées, les bars « branchouilles » où l’on ne se sent jamais tout à fait à l’aise ; les poses des gens, les miennes aussi, insupportables ; des heures de conversations creuses avec des vis-à-vis qui ne m’intéressent pas un instant, juste le prétexte pour avoir une vie sociale qui ressemble à s’y méprendre à un vide social. De tout ce carnaval, je commence à avoir mon saoul, il faut simplifier, élaguer, aller à l’essentiel. J’ai perdu trop de temps déjà.

27.05.2010

A y regarder de plus près

Tout devient très triste si l’on y regarde de plus près. Un cimetière ceinturé par les HLM, une Porsche noire qui file à toute allure sur l’autoroute de la côte ou l’impossibilité à parler d’autres choses que des banalités d’usage avec quelqu’un avec qui l’on a pourtant vécu près de trois ans. Comédie, tout est comédie, il suffit juste de le réaliser ; c’est comme ce paysage qui défile à toute allure derrière la vitre du premier étage du train qui fonce vers Bruxelles, rien d’important.

12.05.2010

L’ambulance

Quand on a ramené grand-père chez lui après de longs mois passés à l’hôpital, c’est moi qui l’ai accompagné dans l’ambulance.  Pour servir de guide je suis monté à l’avant, à côté de l’ambulancier, mon père nous suivait en voiture avec grand-mère. J’avais juste quatorze ans et l’on venait de m’extraire les dents de sagesse dans ce même hôpital. L’ambulancier fumait en conduisant, il gardait les fenêtres grandes ouvertes. En me retournant je pouvais voir à l’arrière grand-père sur le brancard, emmitouflé dans des couvertures, il souriait, je pouvais sentir son sourire s’épanouir dans mon dos, gonfler jusqu’à déborder la carcasse d’acier de l’ambulance. Il rentrait chez lui, pour y mourir certes, je ne pense pas qu’à ce sujet il ait nourri quelque illusion, mais il avait gagné, de justesse, il rentrait, il n’allait pas finir sa vie dans une chambre d’hôpital anonyme, sur un lit médicalisé aux draps  blancs et rêches, il aurait au moins droit au réconfort de sa maison, de son lit, et de draps doux. 

11.05.2010

Des hôtels

C’est probablement la dernière nuit que nous avons passé ensemble, lundi dernier, dans sa chambre au luxe standardisé d’un grand-hôtel bruxellois ; pourtant c’était sans doute aussi la plus passionnée que nous ayons connue de ces deux années où nous nous fréquentons par intermittence, au rythme de ses séjours à Bruxelles. Après la douche qui d’ordinaire clôture mes visites, je me suis attardé, allongés sur le lit défait, on a parlé, sa vie m’est apparue aussi impersonnelle, vide et bien rangée que ces chambres dans lesquelles nous nous retrouvons. Il voyage presque toujours, il traite des affaires, négocie des contrats, sa vie n’est qu’une succession de chambres d’hôtel dans des villes qu’il n’a même pas le temps de visiter, avec parfois un peu de compagnie pour la nuit, cela m’a attristé, c’est la raison pour laquelle on ne se reverra plus. 

10.05.2010

Carnets, fragments

Regarder avec envie, gourmandise ; la ferraille grondante du métro qui approche, comme une Anna Karenine sur son quai de gare.

On est tous devenus fous, c’est dans l’air cette folie, elle voyage léger ; ce n’est pas une saine folie, que du contraire.

Sur la route vers l’été, je m’applique, un pas après l’autre, à rentrer de nouveau dans la vie.

Quelques étincelles, des intuitions, comme l’image de cette petite gare sous la lumière dorée d’un jour de grand soleil qui se termine, l’irréalité.

Sa vie se résume à une succession de chambres d’hôtels anonymes dans des capitales qu’il n’a même pas l’occasion de visiter

Mal proportion physique, un peu plus petite, elle serait naine ; elle ne l’est pourtant pas 

27.04.2010

Eat Drink Man Woman

Petits plaisirs immédiats, vite consommés, tout de suite jetés. Objets désirables et impénétrables. Une veste vert foncé portée sur des jeans bleus, de dos sur un quai de gare, cheveux blonds coupés très courts, des lunettes et un nom que j’ai oublié, je l’ai aperçu il n’y a pas bien longtemps, un soir dans un café animé, il embrassait un garçon, ce psychologue aux yeux toujours tristes. 

15.04.2010

Je m’attendais pas à ça

J’avais imaginé mieux, mieux que cette impossibilité à vivre, ce sur-place permanent ; ce glissement superficiel sur les jours, sans accroche. C’est sans solution, je n’en ai trouvé aucune de satisfaisante, que je courre d’un extrême à l’autre ou me repose un moment au centre. Il n’y a donc pas de vie pour moi, juste les miettes que je grappille, gaspille et auxquelles pourtant je m’accroche comme au trésor le plus précieux, puisque c’est tout ce que je connaîtrai jamais ; il valait encore mieux ne pas naître, mais tout le monde n’a pas la chance d’échapper à la vie.

07.04.2010

Variations du désir

Cela me manquera de ne plus jamais emprunter le petit escalier, étroit et si raide, aux marches recouvertes de velours grenat défraîchi ; les murs sang de bœufs sous la faible lumière, cet escalier qui avait un air de bordel d’avant-guerre me ravissait à chaque fois. Que reste-t-il après coup, de toutes ces heures perdues avec élégance, quelques images, des sensations, le contact du velours râpé de l’escalier sous mes pieds nus.

Tout l’art de mal choisir, puisque à ce niveau, cela peut être assimilé à un art. Opter pour le connu, en chemise blanche et petit pull sagement noué autour du cou plutôt que pour l’imprévu à la séduction peut-être un rien dangereuse mais au moins stimulante.

Elle parle de ce terrain qu’ils ont acheté ensemble. Des arbres qu’elle y a planté, des buissons, des haies et des parterres de fleurs de toutes les couleurs. De la maison qu’ils ont fait bâtir, en pierre de taille, avec ses fenêtres à croisillons, et la grande cheminée du salon achetée en France. De toutes les années nécessaires à achever cette maison, à parachever le rêve, et au final ne jamais pouvoir y dans cette grande maison sans enfant, s’y exaspérer tellement l’un l’autre, qu’achevée d’à peine un an, ils la vendront; ainsi finissent les rêves, dans l’eau froide.

29.03.2010

Terre, terre voici, ces rades inconnues

J’étais rentré chez mes parents dans l’après-midi, il était prévu que je rentre ce jour là, peu être en milieu de semaine, je ne travaillais pas encore au début de l’été 98, je ne faisais pas grand chose de mes journées à l’époque, hormis traîner avec des connaissances un peu interlopes et sortir jusqu’à pas d’heure.


Ma grand-mère avait été hospitalisée une semaine auparavant, lors de ma précédente visite, j’étais là quand le médecin de garde avait décidé de cette hospitalisation d’urgence ; elle ne voulait plus d’hôpital, les deux dernières années elle y avait fait tellement de séjours, elle était fatiguée, je me souviens de son lit installé dans le salon, près de la fenêtre, on avait essayé de lui faire manger quelques cuillères de glace vanille qu’elle avait aussitôt vomies, ma mère l’avait lavée dans son lit, elle avait écarté la chemise de nuit révélant son corps décharné, sa poitrine et son ventre nus, je ne l’avais jamais vue dévêtue, elle était d’une telle pudeur, mais semblait alors indifférente à tout, cela m’avait choqué. Le médecin de garde était une femme jeune et d’allure décidée, elle m’inspirait confiance, les choses s’arrangeraient plus ou moins bien, comme à chaque fois. L’ambulance était arrivée et on l’avait emmenée sur une civière, elle semblait très triste, j’aurais voulu lui dire quelque chose pour la réconforter un peu mais je n’avais pas trouvé de mots, et m’étais contenté d’un signe un peu gauche de la main. La situation bien que précaire était jugée stable et j’étais rentré chez moi deux jours plus tard,  enfui une fois de plus.


Mes parents étaient venus m’attendre à la gare en voiture. La situation s’était fortement dégradée, la veille, on l’avait retrouvée dans le coma au petit matin, elle était en soins intensifs depuis, embolie pulmonaire, compliquée d’une pancréatite, les reins et le foie aussi avaient plus ou moins cessé de fonctionner, il avait fallu la réanimer, elle avait repris conscience mais délirait par moment. Ils avaient essayé de me prévenir la veille, pour que je rentre un jour plus tôt, elle me réclamait, elle avait peur de ne pas tenir jusqu’à mon retour, mais j’étais sorti, je n’avais pas encore de téléphone portable. A l’époque je portais les cheveux longs, parfois en catogan, elle n’aimait pas cela, en attendant l’heure des visites j’avais eu l’idée de me couper les cheveux, j’avais même tenu en mains une lourde paire de ciseaux de cuisine, je ne l’avais pas fait. Elle était consciente quand on l’a vu, les quinze minutes autorisées, il y avait les tuyaux et les machines, j’étais fasciné par cet écran qui enregistrait les fonctions vitales, toutes ces courbes de couleurs, tous ces chiffres, je m’accrochais  à cet écran pour ne pas affronter son teint terreux, ses yeux démesurément ouverts, ses mains qui mendiaient un contact, elle voulait rentrer chez elle, c’est ma mère qui m’a dit de lui tenir la main, je ne la lui ai serrée dans la mienne qu’un moment, je voulais m’enfuir encore.


On est rentré. C’est dans la nuit que le téléphone a sonné, vers les trois heures, je ne dormais pas, j’ai décroché le poste situé dans le bureau attenant à ma chambre, j’ai juste eu le temps d’entendre l’interne de garde annoncer qu’elle venait de mourir, je ne pense pas vraiment avoir compris le sens exact de ces paroles, mon père à décroché l’autre combiné et parlé au médecin. On est partis tout de suite pour l’hôpital, à deux voitures, je ne sais plus pourquoi, j’étais avec ma mère, on est resté très silencieux durant le trajet. La chambre était telle qu’on l’avait quittée la veille au soir, elle était dans le lit, son corps était encore chaud, elle portait au visage des meurtrissures, des ecchymoses, ils avaient essayé de l’intuber. Je n’ai pas pleuré, je ne voulais surtout pas pleurer; même quand aux premières heures du matin on est allé prévenir grand père, même devant l’expression de douleur absolue de son regard quand il nous a vu arriver et a compris ce qui s’était passé ; même quand les pompes funèbres sont venues  plus tard dans la journées procéder aux décorations mortuaires de la maison, et qu’on a démonté le lit du salon pour pouvoir y placer le cercueil, le moment où j’ai enfin compris ce qui s’était produit dans la nuit, le côté irréparable de la situation, ni devant elle dans son cercueil, ni lors de l’enterrement ; non, je n’ai pas pleuré, parce que je ne me le suis pas permis à l’époque, je n’ai jamais pleuré la personne que j’ai aimé le plus de toute ma vie, par orgueil déplacé, et je ne me le suis jamais pardonné non plus jusqu’ici. 

16.03.2010

Carnet de voyage

Du souk à touristes jusqu’à cette gare désertée le week-end, une heure trente tout à l’avant du bus, fenêtre latérale ouverte, le vent froid et la fatigue des deux derniers jours, la fatigue surtout.

De quinquagénaires bourgeoises espagnoles jetées tôt le matin dans la rue, cheveux ébouriffées, vestes de fourrures passées à la hâte sur des pyjamas défraîchis, des bagues à tous les doigts, ne rien laisser aux flammes.

Faire souffler le conducteur du rickshaw dans la nuit, et se marrer comme de vrais cons, tous les deux ivres morts à l’arrière, pédale man, pédale, et surtout ne t’arrête pas avant l’hôtel.

La foule toujours compacte et des magasins d’électronique, les talons très hauts des femmes et leurs fines cigarettes, d’élégants manteaux noirs aux coupes parfaites et la nausée des petits-déjeuners trop copieux à la coffee house.

08.03.2010

Soleil levant, villégiature obligée et bouledogue français.

Marcher de bon matin dans le centre ville, sous la lumière triomphante du soleil qui se lève, marcher d’un bon pas, assuré, fouetté par l’air vif ; traverser ces rues familières mais à une heure inhabituelle, à une heure où je ne les connais pas et les reconnais à peine. La salle d’attente orange, cela faisait un moment, moins d’un an pourtant.

Je me demande pourquoi je voyage encore, ne fût-ce que pour un long week-end, puisque je n’aime pas cela. Parti trois jours seulement il me tarde d’être de retour. Je voyage parce que cela se fait, et qu’on serait surpris que je ne fasse pas, parce que je me soumets aux codes de mon milieu, et que finalement je suis « bon garçon ». Le pire ce sont les petits travers des amis qui sautent aux yeux lorsque l’on passe quelques jours en leur exclusive compagnie ailleurs, hors du cadre des rapports habituels.

Je m’étonne toujours devant mes soudaines saillies de superficialité. Dilettante, léger ou badin, j’assume plutôt bien, mais j’ai toujours aimé à penser que je n’étais pas quelqu’un de superficiel et je ne crois pas passer pour tel aux yeux des autres; pourtant j’ai à l’occasion de ces réactions aussi spontanées qu’irrévocables qui me font honte et que je camoufle au mieux. Il m’est arrivé de renoncer à quelqu’un simplement parce qu’il exerçait un métier que je ne me voyais pas gérer socialement, parce qu’il était affublé d’un prénom ridicule ou même parce qu’il avait un chien grotesque. Ces réactions instinctives me mortifient, mais je n’ai jamais réussi à les réprimer complètement.

04.03.2010

Reis e Rainhas

Un jour de la mi-été, il y a quelques années, cinq ou six. Un jour où à Ixelles, place Flagey et aux alentours, il y avait une fête de la communauté portugaise, avec sardines qui grillent en rue sur de grands barbecues, vin rouge dans de petits gobelets en plastique, concerts un rien improvisés et enfants qui se poursuivent en riant ; puis aussi et surtout, le beau  temps,  le grand soleil et la chaleur. Nous étions trois à nous promener un peu au hasard cet après-midi. On a marché longtemps, un ami portait des chaussures neuves qui lui meurtrissaient les pieds, pour le soulager on a procédé à un échange au beau milieu de la rue, je lui ai prêté mes tennis. J’ai été heureux cet après-midi, de cela je me souviens clairement.

01.03.2010

Solange et Marie-France

Solange et Marie-France, c’est ainsi qu’elles s’appelaient. C’est un peu étrange que leurs noms et souvenir resurgissent ainsi, d’un coup. Il y plus de dix ans que je ne les ai vues, ni même que j’ai pensé à elles d’ailleurs. Je me souviens d’une dispute, qui s’était terminée en bagarre, Solange avait brusquement sauté à la tête d’un de mes amis, il l’avait plaquée au sol, tout était allé très vite, quelques secondes, pas plus, c’était violent aussi, comme deux chats qui se battent en silence et renversent tout sur leur passage. Je me souviens aussi d’un anniversaire, j’avais dansé un slow avec Marie-France, j’étais mal à l’aise, gauche ; un jeune homme venait de se faire renverser par un bus le soir de l’anniversaire, les roues du bus lui avaient écrabouillé la tête, il n’en restait que de la bouillie, on avait beaucoup parlé de cet accident ce soir-là. Solange avait un enfant, un garçon de huit ans, je ne me rappelle plus de son nom, elle se prostituait à l’occasion ; elle avait eu un cancer du col de l’utérus, il avait fallu l’opérer, après la chirurgie, elle avait dû garder vingt-quatre heures dans le vagin une source radioactive pour tuer les cellules cancéreuses résiduelles, qu’elle décrivait en riant comme le pire godemiché qu’elle ait jamais essayé. Marie-France avait les cheveux filasse, portait des chemises en jeans et des bottes de cow-boy ; pendant notre slow un peu pathétique elle avait eu le temps de me raconter ses trois fausses couches, longtemps avant, presque dans une autre vie, elle regardait le fils de Solange endormi sur le sofa, faisant claquer plusieurs fois sa la langue dans sa bouche avec dépit. 

19.02.2010

Massada or Lucy’s dream

Un jour, j’étais encore enfant, elle m’a raconté un de ses rêves. Je passais l’après-midi chez elle, j’étais étendu sur le sofa, ma tête reposait sur ses cuisses.  Elle m’a parlé d’un film qu’elle venait de voir, mettant en scène le suicide collectif des juifs à Massada. Elle m’a expliqué les circonstances historiques du siège de Massada, puis elle m’a parlé de son rêve. Dans le rêve, nous étions elle et moi dans une très luxueuse villa perchée sur une falaise dominant la mer agitée, c’était la nuit, une nuit très noire, sans lune. Il y avait toute une foule de gens que nous ne connaissions pas. Une table merveilleuse était dressée avec les mets les plus délectables, il était entendu qu’une fois le festin terminé chacun irait tranquillement se jeter  du haut de la falaise dans la mer. Je lui ai demandé si, dans le rêve, mes parents aussi étaient présents, ou son mari. Elle m’a caressé les cheveux et  répondu que non, que nous n’étions que tous les deux. Ce rêve m’a fait grande impression, j’étais à la fois terrifié et exalté à l’idée d’être seul avec elle, et que c’est main dans la main que nous nous jetterions dans le vide. Mon cœur battait à tout rompre et je peinais à contenir mes larmes ; elle s’en est rendu compte, elle m’a embrassé et assuré que ce n’était qu’un rêve et rien d’autre qu’un rêve, nous sommes allés nous promener au square tout proche, il faisait grand soleil, je ne pouvais pas lui lâcher la main. 

11.02.2010

Album photo

Sur cette photo, tu as bien dix ans. C’est la photo que j’ai toujours connue posée à gauche sur le dressoir dans la chambre de grand-mère. Tu es une petite fille des années cinquante, un peu boulotte, les traits de ton visage présentent une similarité étonnante avec ceux de ta propre mère, alors que par la suite tu ne lui ressembleras plus jamais, cette ressemblance éphémère m’a intrigué à chaque fois que j’ai regardé cette photo.

Sur cette photo, tu dois avoir dix-huit ans. C’est une photo noir et blanc de petit format que je conserve dans mon portefeuille. Tu es une jeune fille du début des années soixante, tu t’es déjà affinée, mais tes joues conservent encore une rondeur toute juvénile. Tu as la coiffure Bardot, cheveux blond platine ramenés en chignon. Tu poses devant la fenêtre de la salle à manger qui donne sur la cour intérieure, chez tes futurs beaux-parents ; je reconnais facilement le cadre, même si la véranda attenante que j’ai connue enfant mettra encore bien dix ans à être construite. Tu es fiancée sage au sourire timide.

Sur cette photo, tu as sans doute 38 ans. C’est un polaroid, celui que tu conserves dans ton portefeuille probablement depuis que la photo a été prise. C’est en vacances, au ski ; à l’alpe d’Huez, nous y allions chaque année à la période des fêtes. Nous sommes dans une chambre d’hôtel, attablés toi et moi, sur la table restent les vestiges d’un petit-déjeuner. Tu sembles contrariée, importunée, presque en colère, c’est vrai que tu n’apprécies pas particulièrement les photos volées, sa spécialité à lui, il passait son temps à nous photographier à l’époque, sa famille qui menaçait de lui échapper, vous ne vous entendiez pas très bien, il avait peur de nous perdre, nous tirer le portrait devait le rassurer. Ce qui m’a toujours frappé dans cette photo c’est son côté miroir. C’est la première sur laquelle on s’aperçoit de notre ressemblance, la netteté un peu dure des traits du visage, la bouche aux lèvres fines, le regard inquiet, et puis cette moue un peu boudeuse, un peu hautaine.

Sur cette photo, tu as peut-être quarante-deux ans et tu n’es pas seule. C’est encore un polaroid et vous êtes trois, tu es avec les deux femmes qui ont été tes amies les plus proches. Tu es la seule survivante désormais, elles sont mortes à dix ans d’intervalle, cancer toutes les deux. Je ne te connais pas d’amie intime depuis, tu dois te trouver parfois fort seule, je ne t’ai jamais posé la question. Ce polaroid est rangé dans un album à couverture rouge sur une étagère dans la pièce qui te fait office de bureau. Rouge comme ces robes légères que vous portez toutes les trois, cela doit être l’été, le rouge devait être à la mode en ce début des années quatre-vingt. Tu sembles heureuse sur cette photo, tu ris franchement, tes amies aussi. Elle a été prise lors d’une soirée à la maison, certains meubles ont été poussés contre les murs, peut-être pour laisser de la place pour danser ; vous posez toutes les trois, vos robes largement retroussées, vous exhibez vos jambes et vos cuisses dans une parodie de french cancan, je me demande qui a eu l’idée de cette mise en scène.

Sur cette photo, tu as bien 50 ans. Elle a été prise à la côte en hiver, au Zwin. Tu portes une longue parka vert foncé. Tu as les cheveux coupés courts et teints  acajou. Tu es maigre, ton visage s’est marqué de rides avec les ans, surtout celles qui encadrent ta bouche, des rides d’amertume. Tu es très pâle et tu ne parais pas en bonne santé, d’ailleurs tu ne l’es pas, mais personne encore ne le sait. D’une main, tu tiens la laisse du chien, c’est encore ce labrador noir qui a vécu dix-sept ans à la maison, le chien de mon enfance, qui doit être déjà très vieux, et dans l’autre main une cigarette, c’est sans doute la dernière photo où l’on te voit fumer, quelques mois plus tard des problèmes de santé te forceront à renoncer définitivement au tabac.

Sur cette photo, tu approches des septante ans, c’est moi qui l’ai prise l’année dernière à la Noël ; en fin de repas. Tu es blonde de nouveau, je trouve que c’est la couleur qui te va le mieux, peut-être simplement parce que c’est celle que je t’ai le plus souvent connue. Les années passant tu es devenue replète, et cela te va bien, ton visage par contre a conservé toute sa finesse et même s’il est maintenant constellé de fines rides, on a du mal à t’imaginer presque septuagénaire, cela tient sans doute au soin que tu continues à porter à ton apparence, coiffure toujours impeccable, vêtements élégants, maquillage discret, une telle discipline ; tu as aussi les moyens de ton entretient, ça aide. Tu souris sur cette photo, tu as sans doute un peu bu ; mais à qui souris-tu ? A moi, peut-être … C’est un sourire de commande, tu n’as jamais été douée pour la spontanéité, et la détresse de ton regard contredit le sourire.

02.02.2010

Mirror, mirror on the wall et autres balivernes

Des petites misères physiques, les vexations du quotidien, somme toute bénignes, mais dont la succession depuis début janvier finit par me miner le moral.

Je me suis acheté un petit miroir rond ce midi, cinq fois grossissant, c’est le garant de mon retour à une certaine tranquillité ; il est muni d’une ventouse à l’arrière, je pourrais donc le fixer au mur de la salle de bain, je ne le ferai probablement pas, pour l’instant il est encore dans son emballage en carton.

Drôle de temps, il pleut, il neige, parfois les deux à la fois et moi j’ai l’impression de prendre l’eau de toute part, je règle à peine un problème qu’un nouveau se présente, drôle de temps décidément, c’est « la solitude du coureur de fond ».

Donc, une demi flasque de whisky dans la cuisine et un petit miroir rond grossissant encore emballé ; voilà tout ce à quoi je me raccroche pour l’instant, ce qui m’empêche de couler, mon assurance tranquillité. Il faudra bien le déballer ce fichu miroir, peut-être même dès ce soir ; le whisky, il vaut mieux ne pas y toucher, je ne peux pas prendre l’habitude de m’endormir au whisky chaque soir, c’est trop commode, à réserver aux situations d’extrême urgence.

« La traversée des apparences » le titre du premier roman publié par Virginia Woolf ; je ne suis pas certain d’avoir envie de lire ce livre, ni de l’aimer non plus, mais ce titre, oh ce titre, le plus beau jamais trouvé selon moi, qui en si peu de mots résume toute une vie et résume toute vie. Puisqu’on ne peut jamais qu’effleurer le réel, le caresser du bout des doigts, quelle que soit notre volonté de le saisir à pleines mains, de l’appréhender dans toute sa densité ; des ombres fuyants projetées sur le mur d’une caverne, avoir posé le problème il y a plus de deux mille ans déjà et n’y avoir à ce jour apporté aucune solution, ni même d’élément de réponse, c’est terrible et terriblement beau aussi. 

21.01.2010

Mode veille

Je ne sors plus, presque plus. C’est le froid, il fait trop froid cet hiver et j’en souffre. C’est le temps d’une pause, un temps blanc, suspendu. Je suis chez moi le soir, mes activités réduites à leur strict minimum. Je réchauffe un plat préparé que je mange assis sur le divan, je passe une grosse heure dans un bain très chaud à lire quelques chapitres du livre en cours, je regarde des DVDs au lit, entortillé dans la couette. C’est tout, rien d’autre. 

19.01.2010

Tour d’horizon et autres banalités de saison

Je n’ai de courage pour rien, envie de rien non plus. Même quelques courses alimentaires semblent de trop, au-delà de mes forces, ce midi. Je préfère encore me débrouiller le soir avec les restes que je trouverai dans le frigo ou le fond d’une armoire.

Je n’ai jamais acheté mes cigarettes par fardes, même à l’époque où je fumais le plus, je le réalise en attendant mon tour à la librairie, je n’ai jamais acheté plus d’un paquet à la fois, quitte à m’en procurer un le matin et l’autre en début de soirée.

Hier encore on parlait d’arrêter de fumer à ce verre d’anniversaire auquel j’étais invité, la conversation à un moment ou un autre de la soirée finit toujours par rouler sur le sujet, entre les autres banalités d’usage ; l’étendue des sujets de conversation de trentenaires urbains et relativement aisés est finalement fort limitée.

Il faut absolument que je trouve quelqu’un avec qui dormir une nuit entière, cela devient urgent et surtout nécessaire à mon équilibre mental.

Point positif, la neige a fini par fondre ; après trois semaines seulement, je n’étais pas bien loin de l’écoeurement face à toute cette blancheur étale, quand je pense que tout le monde s’extasie devant « la beauté de ce blanc manteau ».

Si j’essaie de ne pas bêler avec les moutons, il semble bien que je lise avec le troupeau, je redécouvre Camus qui, cinquantenaire du décès oblige, bénéficie de réédition et médiatisation de masse. J’apprécie bien plus à sa juste valeur la portée de ces textes aujourd’hui que quand je m’y collais du haut de mes quatorze ans par pur snobisme.

 

08.01.2010

Dans le train

Les gens dans le train, les gens et le bruit. Les enfants qui braillent, les adultes pendus à leurs téléphones portables ; français, néerlandais, aussi d’autres langues incompréhensibles aux sonorités agaçantes ; pas de paix, plus un instant de silence, comment peut-on s’être habitué à vivre dans une telle cacophonie.

La réalité cette prison ; le cadre strict des apparences qu’on ne peut dépasser, le concret contre lequel on bute sans cesse, la prison monde.

J’aimerais me laver les cheveux avant d’aller dormir, l’eau chaude sur ma nuque ; si j’en ai le temps, si je ne rentre pas trop tard ce soir encore.

Chez Gérard, à la sortie du train, il faut aller chez Gérard sans perdre un instant, se hâter. J’avais prévu de ne pas boire ce soir, peu importe, puisque c’est nécessaire. Evident, je ne peux aller que là, trouver pour une heure ou deux refuge ; quelques bières, de la bonne musique, peut-être même un peu de compagnie. Je prendrai le dernier métro, et si je laisse passer l’heure, un taxi comme d’habitude.

07.01.2010

La gare

La gare de Gand a perdu son côté familier. On y arrivant mercredi dernier, j’ai eu le sentiment de ne plus tout à fait la reconnaître. Pourtant le nombre de fois où j’ai transité par cette gare, tous ces week-ends d’ennuis passés à Gand, avant que je ne m’enfuie. Il y a d’abord ce long couloir voûté qui mène aux voies et que j’imaginais de briques rouges alors qu’il est en pierres grises et noires ; aussi le hall de la gare, ces fresques qui couvrent murs et plafond, je ne rappelais pas leur présence aussi imposante, leur lourdeur naïve. Pourtant il n’y a pas plus d’un an que je n’étais venu à Gand

01.01.2010

Inactivités

Je fais du sport, chaque jour au réveil, puis le soir aussi. C’est amusant, en si peu de jours, de voir les muscles gonfler à nouveau. Je me nourris de potage, de pain et de fromage. Je passe les après-midis à regarder des DVDs les tentures tirées, je vis dans l’obscurité ; je prends aussi des bains très chauds, très longs, je lis dans l’eau. Le soir je sors dans les bars, jusqu’au milieu de la nuit, parfois plus tard. Je bois plutôt bien, de la bière et du whisky. J’ai passé un jour à Anvers, je m’y suis ennuyé, il faisait froid ; un autre à Gand où je me suis délassé, je devrais aussi aller à la Côte, si j’en trouve le temps ; c’est ce qui était prévu, j’ai juste remplacé Louvain par Gand puisque l’exposition van der Weyden  a déjà fermé ses portes. J’ai aussi acheté deux chemises en pré-soldes, l’une me va très bien, l’autre pas du tout. C’étaient les vacances, dès lundi retour à la normale.

21.12.2009

C’est du cinéma

Cette salle, comme une ancienne salle de bal, abandonnée ; avec son planché râpé et son plafond haut, jauni par la fumée des cigarettes. Cette salle un dimanche après-midi d’hiver ; avec l’hiver qui s’invite justement dans la ville, et la neige même sur les grands boulevards. C’est un festival, de cinéma belge, et les gens attendent leur séance et essaient de se réchauffer en prenant un café, il y a des conversations animées, des rires et beaucoup de fumée puisqu’il semble admis qu’on fume encore beaucoup aux festivals de cinéma.  

14.12.2009

La ligne de fuite

Olaf est mort la nuit dernière, dans son sommeil. Evidemment, ses quatre-vingt-six ans et les multiples problèmes de santé qui se sont accumulés les derniers mois ne rendent pas ce décès surprenant. Je me souviens d’une histoire le concernant, une histoire que j’ai dû entendre enfant, et c’est justement cette histoire, fragmentaire, à demi oubliée, qui m’est revenue en tête ce matin, peu après que l’on a téléphoné pour m’annoncer sa disparition. Au début de la guerre, alors qu’il était encore un tout jeune homme, il devait avoir dix-sept ou dix-huit ans, il a été contraint à fuir précipitamment pour éviter une arrestation et le travail obligatoire en Allemagne ; il a escaladé le mur du jardin de ses parents et a quitté le village à l’arrière d’un camion, caché sous une bâche. La suite de son aventure je ne la connais pas, je l’ai oubliée ou l’on ne me l’a pas racontée. 

10.12.2009

Les heures

C’est cela le prix à payer ; ces heures d’ennuis, ces longues heures, étirées, interminables. Les après-midi, les jours de réclusion, ma vie à rien faire, ma vie en prison ; tout cela pourquoi ? un confort minable. J’aurais pu tellement mieux faire de ce temps que je brade ; ou peut-être pas justement, c’est pourquoi je suis là, derrière mes barreaux.

08.12.2009

Quiet, oh so quiet

C’est une journée calme, d’une semaine calme ; en tout cas elle devrait l’être, puisque je l’ai décidé. Je ne sors pas le soir après le travail, je reste chez moi, je prends des bains, je lis ou je regarde des séries en DVD. Je mange léger, je fume peu, le matin j’avale un complexe vitaminé et surtout je ne bois pas d’alcool. Vendredi, je passe un bilan sanguin, je n’ai aucune envie qu’il soit catastrophique ; c’est vrai que je truque un peu le jeu en agissant ainsi.  Demain j’ai accepté d’aller prendre un verre le soir, cela ressemble à un rendez-vous, pourquoi pas ; je n’en attends rien de particulier non plus. Cela m’amène pourtant à me demander si, l’occasion se présentant, je serais prêt à m’engager dans une relation régulière, suivie avec quelqu’un? À m’engager sans doute pas, cela m’effraie toujours autant ;  mais essayer au moins, tenter une fois encore l’aventure? Je ne sais pas, la réponse n’est ni « oui » ni « non » ; « peut-être » alors, ce qui me concernant n’est déjà pas si mal. Il y a aussi le chat d’un ami, parti pour la semaine, à aller nourrir tous les deux jours ; il ne faut pas que j’oublie, j’ai promis. 

07.12.2009

Numéro 542

L’après-midi, dans cette drôle de foire, je porte le numéro 542, on me l’a écrit au feutre noir sur le biceps gauche, je me demande si la marque partira le lendemain matin sous la douche ou si elle va s’attarder un peu, atténue, exsangue, petit fantôme de mon dimanche. 542, brave petit soldat monte au front avec vaillance, sans espoir mais avec entrain, comme toujours.